Qui suis-je ?

dimanche 29 mai 2011

Pour faire mon portrait

Peindre d’abord un appartement à Paris

Avec son aquarium à poissons exotiques et son mobilier 70

Peindre aussi trois fillettes,

Un père éditeur et une mère photographe

Et y glisser beaucoup de livres, souvent sérieux mais pas toujours.

Placer la toile contre un arbre du Luxembourg

Entre deux kiosques à bonbons

Et attendre des années en suçant un réglisse.

Faire ensuite le portrait de l’étudiante

Courant la rue Saint-Guillaume,

Puis dessiner Big Ben et le lac Michigan.

Peindre à côté un chai et deux alambics,

Et tenter de figurer une responsable de marques

Dans un bureau en open-space.

Peindre l’agitation et la vitesse,

Puis dans le même tempo, trois berceaux à l’ancienne.

Effacer soigneusement une pyramide renversée,

Faire grandir les têtes blondes.

Tracer ensuite des lettres, des quantités de lettres,

Des a, des e, des i, beaucoup de ?

Les disposer en articles de presse, en scenarios de bande dessinée

Et en romans pour la jeunesse.

Insérer quelques sourires, du calme aussi.

S’il vous reste un petit coin de libre,

Peindre des classes, des enfants et des feuilles blanches,

Et dans des petites bulles,

Des histoires de géants, des histoires de soi,

Colorées d’espoir ou de folie.

Alors, arracher tout doucement un stylo à un enfant

Et écrire mon nom au milieu du tableau.

Photo Sophie Masson.

Ecrire

Ecrire parce que l’on n’a pas d’interlocuteur.

Ecrire parce que cela fait peur.

Ecrire pour ne pas entendre la voix altérée de l’enfant qui dit "Même pas mal".

Ecrire pour faire taire l’homme qui enterre son frère en pensant : « il y a tant d’autres personnes à fréquenter ».

Ecrire pour ne pas voir les grimaces des faces grisonnantes, des corps tentant encore et encore de revivre leur jeunesse en se dandinant, en tressautant.

Ecrire pour vivre l’amour, la seule chose qui compte, ce souffle qui nous élève et nous soulève.

Ecrire pour ressentir la fidélité, la complicité, ces rebonds sur de vieux débats ou d’anciennes plaisanteries, ces clins d’œil qui unissent mieux que des phrases, qui densifient le temps et l’espace.

Ecrire pour dire le bonheur de construire des êtres à force d’interactions, de leur inculquer la tolérance, la retenue, le questionnement ; les guider sans les heurter, les conduire sans violence. C’est à la voix que l’attelage se dirige.

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