Passe le temps...

dimanche 15 juin 2014

AUTEUR EN COLÈRE...

Pour mieux illustrer mon propos, puisque trop en colère et anéantie pour le formuler moi-même. Anéantie de voir ma profession se désagréger autant que d’envisager un arrêt net et définitif de mon activité.
Donc, pour illustrer mon propos, disais-je, je copie/colle une lettre, lettre juste et puissante de François Place, l’auteur de livres magnifiques comme "Les derniers géants" et "Atlas des géographes d’Orbae" :
"LA MAIN COUPÉE
Une petite lettre pour annoncer benoîtement aux auteurs qu’on s’occupe enfin de leur retraite complémentaire. Il était temps ! merci L’IRCEC . Chers auteurs, on va vous amputer de 8 % de votre revenu annuel global pour vous aider à préparer vos vieux jours. Oui vous cotisez déjà à la retraite générale et vous cotisez le plus souvent au plus bas de la retraite complémentaire. Mais grâce à ces 8 %, vos vieux jours sont assurés. Voilà, c’est tout. À bientôt. N’oubliez pas de dire merci.
Combien gagne un auteur jeunesse sur le prix d’un livre ? Entre 3% en poche et, au mieux du mieux, dans les cas exceptionnels de gros tirage et avec une notoriété acquise, une petite tranche de 8%, une fois un solide nombre de ventes déjà assuré (les droits progressifs). Et encore, il faut pour cela être auteur et illustrateur, sinon, vous pouvez diviser la somme à votre gré. C’est normal, il y a l’économie du livre, l’édition, la fabrication, la diffusion, la distribution, et tout et tout, et on vous explique qu’on ne peut pas faire mieux, qu’on ne peut pas faire plus, et vous vous retrouvez avec des avances sur droit qui n’ont parfois pas augmenté, en valeur constante, depuis 20 ans ! Avec ça, débrouillez-vous. Un auteur, ça fait tout, ça écrit (et ça dessine), ça scanne, ça maile, ça se déplace en librairie, sur des salons ou dans des classes, ça se documente, ça étudie, ça se forme, tout ça comme ça il peut, loyer, documentation, informatique etc.
Imaginez qu’un organisme dont on ignore à peu près tout du fonctionnement vienne annoncer par une petite lettre glissée en mail aux éditeurs : Au fait, l’année prochaine, vous nous balancez 8% de votre chiffre d’affaire annuel pour assurer la pérennité de votre maison. Vous pensez qu’ils diraient merci ? On a quelques questions, non ?
D’abord pourquoi 8, pourquoi pas 10 ou 12 ou 15 % ? Je veux dire, tant qu’on est à saigner, c’est quand même dommage de retenir la lame… Pourquoi maintenant ? pourquoi aussi brutalement ? pourquoi aussi discrètement ? Pourquoi aussi obscurément ? Vous connaissez un seul conseil d’administration, une seule instance de gestion ou de comptabilité qui accepterait de se voir notifier une cotisation aussi exorbitante sur un vulgaire A4 glissé en boîte mail. Je répète les questions : pourquoi 8% ? Où va cet argent ? Qui le gère ? retraite par répartition ? Par capitalisation ? Dans ce cas, c’est un fond de pension, mais vous avez une seule idée de l’endroit où il est placé ? Vous ne vous attendez pas à recevoir un petit dossier, par la poste, bien complet, bien expliqué ? Ben vous êtes bien bêtes. Parce que les syndicats de Bd qui ont osé poser des questions se sont, en gros, fait recevoir sur les roses : C’est comme ça. Y a rien à discuter. La Sofia devait s’engager à prendre en charge une moitié de ces cotisations. Est-ce une rumeur, est-ce une réalité, elle se dégage au vu de la somme à sortir. Ce n’est pas un monde fou, c’est un monde flou.
Nous avons donc la chance de bénéficier, d’un côté, du régime le plus ultralibéral de toutes les professions : sans clientèle assurée, sans couverture, sans visibilité, sans rémunération, puisque nous ne sommes payés que sur les ventes à venir, et qu’un à-valoir, déjà maigre, devient carrément misérable quand il est ventilé en trois parties. Quelle profession accepte d’avancer TOUT le travail contre un tiers d’une rémunération, 2/3 quand il est fini, livré, corrigeable et amendable sans contrepartie, et le dernier tiers à parution, c’est-à-dire au bon vouloir du commanditaire ? Aucune. L’auteur, du point de vue comptable, est la seule variable d’ajustement. Tout le reste, les frais de fabrication et de distribution sont « durs », incompressibles. De l’autre côté, nous découvrons que nous sommes aussi ressortissants du régime le plus opaque et le plus dirigiste qui soit, au sens soviétique du terme, puisqu’une instance même pas gouvernementale peut se permettre de nous imposer du jour au lendemain une cotisation exorbitante sans se soucier une demi-seconde de la précarité dans laquelle vivent la plupart d’entre nous.
Il est vrai que, comme pour les intermittents du spectacle, cela aura la vertu d’en éliminer un certain nombre, qui ne cotiseront plus à rien, puisqu’ils se retrouveront sur le carreau.
Pour en terminer avec cette histoire d’avenir garanti, il m’est arrivé, jeune encore, et déjà passablement accablé par les conditions que je me voyais offrir pour travailler dans l’édition, de me dire que le seul moyen de m’en sortir serait d’acheter un toit. Pour ne plus avoir, plus tard, à payer de loyer. Et donc, pour assurer mes arrières ou mes vieux jours, comme vous voudrez. Je travaillais entre 70 H et 80 H/semaine et autant vous dire que le mot vacances n’était même pas dans mon dictionnaire, quand à la rémunération que je recevais en contrepartie, c’est une rigolade, je passais mon temps à faire de l’alimentaire (principalement des dessins d’exé en publicité) pour continuer à produire un peu d’édition.
Nous avons emprunté 100% du prix de la maison et les 10% du notaire auprès de la famille. Notre endettement atteignait les 30% autorisés. Si j’avais dû en plus, balancer 8% à cet opaque IRCEC, autant vous dire que je pouvais mettre un trait sur la maison.
Savez-vous quoi ? Je suis content d’avoir pu le faire. Je pense que la maison est une meilleure garantie !
Pour la petite histoire, j’ai dû, quelques années plus tard, aller trouver le banquier et lui dire : voilà, j’ai un super projet d’édition, j’ai de la notoriété, je suis en bonne santé, mais, comment vous dire, dans les 2 mois qui viennent, soit j’obtiens une bourse au CNL, soit je revends ma maison pour continuer. Pouvez-vous patienter 2 mois ?
On en est toujours au bon vieux mythe de la cigale et de la fourmi. Auteurs, réjouissez-vous. Vous êtes cigale, on vous promène avec de petits à-valoirs pour vous permettre de pousser la chansonnette. Un ancien ministre de l’éducation a d’ailleurs pu dire un jour sans plaisanter que celui qui ne gagnait pas suffisamment de droits pour vivre de ses livres était tout simplement un mauvais auteur. Ça, c’est pour le côté ultralibéral. Ou tu marches ou tu crèves, et ne t’en prends qu’à toi-même.
À partir de maintenant, vous serez aussi fourmi, on vous prélèvera ce que vous avez piteusement glané dans votre sébile pour le mettre de côté. Ça, c’est pour le côté soviétique. Le plan. La prévision. On ne vous demande pas votre avis, on vous balance un ordre plutôt que des informations, et ça ne vous regarde pas, c’est pour votre bien."
François Place. Des deux côtés, vous payez.
C’est quoi, 8%, sur un corps humain ? C’est votre main droite. Vous n’avez qu’à apprendre à vous servir de la main gauche. "


L’implication de la CHARTE DES AUTEURS ET ILLUSTRATEURS.

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