Blog

lundi 26 janvier 2015

Comment faire un bon récit avec une mauvaise histoire : "Les luminaires"

je viens d’achever les 832 pages de The Luminaries de la Néo-Zélandaise Eleanor Catton (en VO s’il vous plaît, ouf !), gagnant du Booker Prize 2013 et best-seller dans les pays anglophones, qui vient d’être traduit en français. Et cela m’inspire quelques réflexions sur l’art du récit.

Sachant qu’un récit c’est : une histoire + une narration, cet énorme roman me semble un parfait exemple de la façon dont on peut faire d’une mauvaise histoire un bon récit grâce à la narration.
Si on essaie en effet de considérer l’intrigue de ce roman en dehors de la façon dont elle nous est relatée (ce qui s’avère une tâche complexe vu l’imbroglio narratif que l’auteur s’est amusée à construire autour des faits), on se rend compte qu’elle est plutôt bancale, truffée d’invraisemblances énormes, d’actions incohérentes et de personnages peu crédibles. Mais tout cela est enveloppé dans une construction narrative si emberlificotée qu’on n’y prend pas garde, occupé qu’on est à essayer de démêler l’écheveau.
L’auteure a en effet choisi de bâtir son roman autour d’un "concept" ou "principe de construction" original : le mouvement des astres. Elle s’est, dit-elle, proposé de "transposer les archétypes du zodiaque en personnages et les séquences de l’horoscope en une histoire" (Voir son interview ici). Les rencontres et interactions entre les personnages, leurs luttes et leurs moments de faiblesse sont donc déterminés par la conjonction des constellations à une époque (1865-66) et un endroit donnés (une petite ville minière sur la côte de Nouvelle-Zélande).
Autre principe  : chaque chapitre fait la moitié du précédent en longueur (de 340 pages pour le premier à une demi-page pour le dernier).
De plus elle choisit de narrer l’histoire par bribes, multipliant les points de vue et faisant des allers et retours dans le temps, tout en se limitant au récit de quelques journées particulières entre les mois d’avril 1865 et avril 1866.
Vous commencez à voir le tableau…
J’ajouterai aussi que le cadre géographique et historique est pittoresque à souhait, que l’écriture pastiche avec beaucoup de réussite les romans XIXème à mystère comme ceux de Wilkie Collins (dont j’avais lu avec plaisir The Moonstone, The Lady in white et No name), et que certaines scènes sont vraiment frappantes.

Bref, tout cela réussit à nous fait oublier les incohérences du style (Attention : Spoiler, si tant est qu’on puisse vraiment spoiler cette histoire) :
- trois personnages qui, dans une chambre, cherchent l’impact d’un coup de feu parti accidentellement, et qui ne découvrent pas que la balle a atteint (sans le faire broncher le moins du monde…) un quatrième personnage caché derrière un rideau dans la même pièce
- le périple invraisemblable de ce même blessé qui survit à treize jours d’enfermement au fond d’une caisse (où il est tombé sans le vouloir et s’est fait coffrer par inadvertance), puis à un naufrage et à une longue errance dans la forêt
- un personnage présenté comme très rationnel et plutôt bien disposé envers son prochain qui, face à l’apparition (certes inattendue et effrayante) de ce même blessé, prend ses jambes à son cou sous l’effet de la panique et ne pense pas à chercher de l’aide
- une jeune femme illettrée qui imite sans hésiter et à la perfection la signature de quelqu’un d’autre (mais ça, ça nous est expliqué : c’est parce que les deux personnages possèdent le même thème astral…)
- la même jeune femme, pourtant prévenue dès le premier jour du piège en train de se refermer sur elle, qui ne fait pas la moindre tentative pour y échapper, alors qu’elle n’est ni sotte, ni sans caractère

Et je pourrais en ajouter bien d’autres exemples. Tout cela est véritablement ABRACADABRANT. Et c’est bien le terme qui convient car Miss Catton, en bonne illusionniste qu’elle est, réussit par ses tours de passe-passe à détourner notre attention de ces illogismes, nous brouillant l’esprit par sa narration étourdissante.

On se retrouve donc une fois le livre refermé dans la position de celui qui vient de passer de longues heures à reconstituer un puzzle : avec la satisfaction d’être venu à bout de ce défi et de s’être agréablement occupé, mais face à une grande photo de montagnes enneigées aux couleurs criardes qui ne vaut sans doute pas la peine qu’on l’encadre pour l’accrocher au mur du salon...

Autres articles