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vendredi 11 décembre 2015

La Grande Librairie spécial jeunesse : et après ?

Voilà, c’est fait. Le petit monde de la littérature jeunesse l’attendait, cette émission, avec curiosité, défiance, espoir, c’est selon. Comme beaucoup d’entre nous, je me suis collée devant (via mon ordi, vu que je n’ai pas la télé), avant tout poussée par le désir de voir Florence Hinckel, que j’apprécie beaucoup.

Je suis tombée, sans surprise, sur Orsenna ( A tout seigneur... ), déjà lancé dans la présentation de sa biographie de Pasteur. Pas un ouvrage jeunesse, certes, mais lui et Busnel, en habitués des torsions oratoires, se sont efforcés de nous convaincre que, si, ça pouvait avoir un lien : les ados peuvent le lire, ça va les passionner, mais oui, et puis Orsenna y évoque beaucoup le jeune Pasteur. Bon. Un des cameramen semblait, comme moi, impatient de passer à autre chose car pendant ce beau discours il nous glissait des gros plans du sourire de Florence, mis en valeur par un beau rouge choisi par la maquilleuse, mais un peu crispé m’a-t-il semblé.

On passe ensuite à Pef. Et on nous brandit l’opus qui sert de (pré)texte à sa présence sur le plateau : "Petit éloge de la lecture". Ce n’est pas un livre jeunesse, tiens. Qu’est-ce que c’est d’ailleurs que ce livre ? Je viens d’aller regarder sur la Toile, car j’avoue que l’émission ne m’avait guère éclairée là-dessus : une sorte d’autobiographie axée sur la place de la lecture dans la vie de Pef, qui, si j’en crois les commentaires, est écrite dans un style ampoulé et fumeux. Pef n’en parle pas, sauf pour dire que ça coûte deux euros et que ça lui rapportera des clopinettes (donc pas la peine d’en parler). Il pourrait en profiter pour glisser que les auteurs jeunesse aimeraient bien avoir 10% comme les autres, (bon, lui, il les a, il s’en fiche) mais il se lance dans un discours confus et décousu, censé montrer combien il est fantaisiste. Je m’intéresse quelques secondes quand il parle du plaisir de l’écriture manuscrite, mais ça ne dure pas. Busnel ne parle pas non plus du livre, mais pose une question sur la genèse du personnage "Le prince de Motordu" (nouveauté en effet !). Pef se résigne à raconter une fois de plus : ça l’ennuie, nous aussi.

On le quitte avec soulagement pour Stéphanie Blake. François Busnel est tout heureux de pouvoir dire à la télé le transgressif et régressif "Caca boudin". Là aussi, le livre a vingt ans, comme le fait remarquer l’auteure. Busnel lui pose la question de la genèse du personnage de Simon le lapin (on dirait les questions d’élèves en manque d’inspiration). Stéphanie dessine, essaie d’expliquer ce qu’elle veut mettre dans ses histoires, et en particulier dans son dernier album sur les maths pour lequel elle est invitée (enfin un livre jeunesse). Busnel ne la guide nulle part, elle finit par dire (je cite de mémoire car je préfère rester sur l’impression de la vision première) qu’elle aimerait bien qu’on l’aide un peu... Pef et/ou Orsenna interviennent pour dire combien la chute de l’histoire, "Prout", est bien trouvée (on reste dans "Caca boudin"). Busnel vante le sens du rythme, et Stéphanie se perd un peu en évoquant l’influence de ses lectures enfantines anglaises.

C’est le tour de Timothée de Fombelle, qui vient de sortir son premier album, "La bulle". Mais Busnel l’interroge sur la sortie en poche du succès passé "Vango", mince. Timothée se plie à l’exercice, mais lui aussi, on sent qu’il a déjà beaucoup parlé de ce livre et que lui aussi, comme Pef, ça l’ennuie un peu. Mais il est au moins clair et revendique bravement d’être considéré comme un "vrai" auteur de vraie littérature. Il lui reste dix secondes pour parler de son album, qu’il perd en un inutile "préamBulle" pour évoquer le coup du dessin du mouton dans "Le petit prince"(on connaît un peu, ça, pas la peine de réexpliquer). Mais bon, trop tard, pas le temps de parler de l’album, il faut passer la parole à la dernière invitée.

Ouf, enfin, voici Florence Hinckel. Quel stress de passer la dernière et de voir les minutes défiler, sans doute. Busnel cette fois n’évoque pas un ouvrage antérieur, il n’en a pas connaissance évidemment. Pas plus qu’il n’a lu ou parcouru, il l’avoue, les trois autres "U4". Pourquoi avoir choisi cet ouvrage, d’ailleurs ? Il ne l’explique pas, nous on se doute que la promo très virulente des éditrices de la série n’y est pas pour rien. Mais c’est enfin une nouveauté dont on parle, et une auteure jeunesse de qualité qui n’a jamais été très médiatisée à qui on donne la parole, alors l’immense majorité d’entre nous (auteurs jeunesse), je pense, se sent un peu représenté par elle et content qu’elle soit là. Elle prend la parole avec clarté et évoque le projet d’écriture à quatre. Tout le monde a un peu envie de parler en même temps et il y a un instant de confusion, Orsenna répète combien le livre est d’actualité, peut-être pense-t-il à l’état d’urgence et aux risques de dérive de l’obsession sécuritaire, ce serait intéressant, mais au lieu de relever Busnel semble ébaubi par le fait que Florence ait choisi d’écrire à la première personne et au présent (ah oui, quelle surprenante audace en littérature jeunesse...). Un peu déstabilisée, on la comprend, par cette remarque idiote, elle explique que c’est un choix narratif commun aux quatre auteurs pour qu’il y ait unité. Timothée a remarqué l’hommage au "Hussard sur le toit" qu’on peut lire en filigrane dans le roman, là aussi, ce serait intéressant, mais on n’a plus le temps. Vite, très vite, on brandit les couvertures des trois autres U4, de deux éditions d’Alice, et voilà, c’est fini.

Ah, oui, il y a eu aussi, à un moment, un bref épisode où des bibliothécaires jeunesse présentaient leur coup de coeur du moment (aucun roman français...) et un mini reportage sur la librairie de Lyon sauvée par un financement participatif (oui, j’ai donné).

Alors ? Bilan pas terrible selon moi. Mais fallait-il attendre mieux ? Doit-on de toutes façons souhaiter que la promotion de la littérature jeunesse passe par la télé, n’y aurait-il pas beaucoup plus à y perdre qu’à y gagner  ? On peut essayer d’y réfléchir, mais pour l’heure, j’arrête là.

11 Messages de forum

  • La Grande Librairie spécial jeunesse : et après ? 11 décembre 2015 16:00, par Tit

    Article trop sévère . La grande librairie a le courage de parler culture.....et le temps y est trop court. Ceux qu’on.apprecient pas n’ont qu’à regarder TF1 et leurs conneries à 3 sous.

  • La Grande Librairie spécial jeunesse : et après ? 11 décembre 2015 16:52, par La Livrophage

    je suis d’accord à 100%, je ne m’attendais pas à mieux de la part de François Busnel.
    J’avais publié ça sur mon blog
    la_lettre_ouverte-3pages rue du monde
    Et Mr Busnel n’a sans doute pas changé de point de vue...hélas

    • La Grande Librairie spécial jeunesse : et après ? 12 décembre 2015 09:31, par Pascale Maret

      Je suppose qu’il a tout de même changé un peu, sans quoi il n’aurait pas fait cette émission... mais, du moins aux yeux des gens qui connaissent et aiment la littérature jeunesse, il a donné l’impression d’un intérêt très superficiel.

  • La Grande Librairie spécial jeunesse : et après ? 11 décembre 2015 19:17, par Nathalie Le Cleï

    Merci pour cette chronique que j’ai lue avec grand plaisir, car elle reflète vraiment ce que j’ai ressenti hier soir en regardant cette émission. Ouf ! je me sens moins seule... J’aime beaucoup Eric Orsenna ; mais sa présence dans une émission consacrée à la littérature jeunesse et à laquelle n’étaient invités que 5 auteurs, j’avoue que je n’ai pas compris... D’où mon agacement également quand les libraires n’ont proposé que des titres de romans écrits par des auteurs étrangers. D’où enfin la question existentielle qui m’habite depuis hier soir (et depuis longtemps, pour dire vrai) : sait-on « dans-les-hauts-lieux-de-la-critique-littéraire » qu’il existe nombre d’auteurs jeunesse français, et de fort talentueux de surcroît ?

    Signé : une auteure récemment débarquée dans cette drôle de galaxie qu’est la littérature jeunesse, où il fait si bon vivre, même si la vie n’y est pas vraiment un long fleuve tranquille !

  • La Grande Librairie spécial jeunesse : et après ? 11 décembre 2015 19:25, par Cécile

    Même réflexion personnelle au sujet de cette émission... Il aurait fallu un Pivot peut-être... quelqu’un qui connaisse les auteurs qu’il invite, qui s’y intéresse.
    Je crois qu’il faut écrire toujours mieux, toujours plus beau et vrai pour les enfants. C’est en poursuivant notre travail d’auteur avec fougue et détermination, en donnant à lire des textes de qualité, que nous continuerons à militer pour une excellence de notre littérature "jeunesse".

    • La Grande Librairie spécial jeunesse : et après ? 12 décembre 2015 09:37, par Pascale Maret

      Très juste : la meilleure façon de défendre de notre travail, c’est d’écrire de façon exigeante. Bien plus important que la reconnaissance des médias, qui encensent tout et n’importe quoi le plus souvent.

  • La Grande Librairie spécial jeunesse : et après ? 11 décembre 2015 22:40, par Laurette

    Bonjour,
    Merci pour cette analyse très intéressante de cette émission que j’attendais comme beaucoup d’autres et qui m’a franchement ennuyée malheureusement ... Aucune question de fond, invités et œuvres plus que survolés.
    Je ne regarde pas souvent cette émission, mais j’avais gardé le souvenir de quelque chose d’un peu moins superficiel ??
    Et les invités semblaient aussi d’ailleurs franchement s’ennuyer dans cet exercice de style...
    Je n’ai pas d’avis tranché sur la question de la promotion de la littérature jeunesse à la télé. Pour ma part, n’ai effectivement pas besoin de ça pour en apprendre davantage, mais, pour les publics les plus éloignés, cela permettrait peut-être de rendre la lecture un peu plus "accessible" ??? Une plus grande visibilité permettrait peut-être aussi aux auteurs et illustrateurs de mener à bien leur combat pour l’équité de rémunération entre autre ???
    Mais ce n’est effectivement pas cette émission qui ara fait avancer ni la première question, ni la seconde ...
    Au passage votre écriture est un délice,
    Bien à vous

  • La Grande Librairie spécial jeunesse : et après ? 12 décembre 2015 13:09, par Sophie Hérisson (Délivrer des Livres)

    Bonjour,
    Je suis suis pas fan de cette émission, car rarement elle me donne envie de lire les livres présentés. Il faut dire que moi et la littérature "adulte" en ce moment, on s’éloigne un peu. Du coup, j’ai été ravie de voir que la jeunesse serait à l’honneur. Un peu surprise par certains invités, mais curieuse... je n’ai finalement même pas regardé jusqu’à la fin... Je trouve toujours autant que la télé et la littérature, et encore plus jeunesse, ne font pas vraiment bon ménage, et moi qui pensais pouvoir travailler avec mes élèves sur cette émission pour préparer une rencontre d’auteur, je vais éviter...
    Je trouve cela honorable d’avoir voulu mettre la littérature jeunesse en avant, mais j’ai l’impression que ça a été contraint et forcé, et ça c’est dommage. Peut être aurait-il fallu un deuxième animateur, spécialiste et ayant lu les oeuvres des auteurs...

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