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vendredi 26 septembre 2014

Un bon livre peut-il être optimiste ?

En cette rentrée littéraire 2014 je constate que beaucoup des livres plébiscités par le petit réseau auquel j’appartiens (amis Facebookiens, blogosphère, comme on dit) sont des livres atrocement pessimistes, qui présentent de l’existence une vision désespérante. Entre Enon, de Paul Harding, Goat mountain de David Vann, ou Peine perdue d’Olivier Adam, on a le choix. Cela remue en moi une question qui me taraude depuis longtemps : "Un bon livre peut-il être optimiste ?" (Ce qui revient au final à se demander : une personne intelligente peut-elle être optimiste ?)
Il paraît stupide de mesurer la qualité d’un livre à l’aune de sa noirceur, et de considérer comme forcément mineure toute oeuvre un tant soit peu gaie et lumineuse. Et pourtant rien n’est plus fréquent :
A room with a view (Avec vue sur l’Arno) est un des romans d’E.M. Forster que je préfère. Pourtant son auteur avait tendance à le sous-estimer. Pourquoi ? Simplement parce qu’il est plus ensoleillé que Howard’s end, moins grinçant que A passage to India. Je pense aussi à ce dialogue tiré du Maître des illusions de Donna Tartt : "La beauté est rarement douce ou consolatrice. Plutôt le contraire. La véritable beauté est toujours très inquiétante."

Derrière les critiques qui encensent les récits les plus noirs, il y a toujours un dédain sous-jacent pour les livres optimistes. Ce n’est pas d’aujourd’hui, voir les bons vieux adages : "on ne fait pas de la bonne littérature avec de bons sentiments", et "les chants désespérés sont les chants plus beaux" ou l’essai de Maupassant intitulé Nos optimistes : "L’optimisme est synonyme de confort moral, voire de bêtise. les artistes sincères sont forcément pessimistes ils refusent de travestir la réalité, de l’enjoliver, ils constatent le malheur, demeurent atterrés devant le néant du bonheur, la monotonie et la pauvreté des joies terrestres… lorsqu’on voit, lorsqu’on comprend, lorsqu’on sait ! comment garder la foi dans un bonheur possible ?".
Il est vrai que la plupart de ce qu’on nomme aujourd’hui les "feel-good books" sont mièvres, formatés et écrits sans grand style."Livres-évasions", voire "livres-médicaments", ils ne séduiraient que des lecteurs (lectrices le plus souvent) à l’intellect peu puissant, à la psyché tremblotante, pauvres êtres dépourvus de la trempe morale et de la lucidité courageuse qui permettent de se colleter avec le tragique de la condition humaine, pitoyables esprits à la recherche d’un réconfort facile à base de personnages "touchants" et de happy end. Mouais.

Mais ne peut-on en dire autant des livres désespérés/désespérants ? Formatage, banalité du style et complaisance dans l’atroce ne sont ils pas au rendez-vous de bien des romans qui nous racontent impitoyablement des histoires de tueurs en série à la cruauté sans limites, de familles déchirées par des drames horribles, de destins glauquissimes ?
Et les lecteurs qui mettent au pinacle ces livres "dérangeants et glaçants" (ce sont les deux adjectifs consacrés pour évoquer ce genre de littérature) en semblant dire : "regardez, même pas peur ! Moi, je suis capable de regarder droit dans les yeux l’abjection et l’horreur", ces lecteurs-là ne se rassurent-ils pas à leur manière, la contemplation de ces atrocités faisant paraître leur propre existence somme toute bien tolérable ? Cela me fait penser à ces ados qui se gavent de films d’horreur : comparaison qui m’amène à me poser des questions sur la grandeur tragique supposée de toute histoire atroce et sur la force d’âme supposée des amateurs du genre.

Il est difficile de vivre, nous l’éprouvons tous, et nous cherchons tous à nous persuader que les choses ne vont pas si mal pour pouvoir continuer : avec des "feel-good books" et des "feel good movies" pour certains, avec des livres "glaçants" ou des films d’épouvante pour d’autres.

Pour ma part, je ne pense pas être totalement imbécile et je me considère comme plutôt courageuse face à l’absurdité et aux tragédies de l’existence, dont je suis consciente, je crois. Mais je n’ai jamais supporté les films d’horreur et j’ai beaucoup de mal avec la littérature "destroy". Je refuse de considérer un livre ou un film comme mineur au motif qu’il m’apporte du réconfort. J’aime les romans de Jane Austen et de Stendhal, les films de Fred Astaire et les comédies de Capra, je suis reconnaissante aux auteurs dont l’humour m’a fait sourire, et j’écris des livres que je ne souhaite pas désespérants.

4 Messages de forum

  • Un bon livre peut-il être optimiste ? 30 septembre 2014 11:57, par Florence H

    Et le roman pour adultes que tu viens de finir, il est comment : optimiste ou pas ? (bon, ça j’en suis sûre !).

  • Un bon livre peut-il être optimiste ? 20 octobre 2014 18:26, par Joëlle Chambon

    Bien d’accord avec toi contre la dictature du glauque.

    Parmi les optimistes intelligents de notre tradition : Rabelais, Diderot, Hugo, Stendhal... pas des nuls somme toute ! À propos de Rabelais, Kundera écrivait à peu près : pourquoi n’écrit-on plus comme il le faisait, avec la même joyeuse désinvolture avec laquelle on pisse contre un arbre ? Cette phrase me requinque souvent...

    Parmi les plus modernes ou contemporains, on peut aussi aimer ceux qui ont une vision éventuellement mélancolique ou violente, mais pas pessimiste de la vie : Proust, Dostoïevski, Woolf (elle s’est suicidée, mais qui a mieux parlé de la beauté de la vie ?). Et de nos jours Bolaño.
    Nancy Huston a assez raison : les "glauquophiles-génophobes" commencent à nous fatiguer...

    À te lire bientôt !

    • Un bon livre peut-il être optimiste ? 20 octobre 2014 20:57, par Pascale Maret

      Ah, merci pour toutes ces références requinquantes ! C’est vrai, Diderot, Stendhal, pas étonnants qu’ils comptent parmi mes bien-aimés...

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