bibliographie

dimanche 4 juillet 2010

Pas de printemps pour maman

roman de Sigrid Baffert
éditions Syros, 2001
collection Les uns les autres
couverture : Christophe Merlin
ISBN : 978-2-841468461

La mère de Julie, Viva, est un hyperactive à qui tout réussit. C’est du moins ce que pense Julie.
Mais les apparences sont parfois trompeuses.
Un clin d’oeil hitchcockien.

Extrait 1 :
"Depuis son coin de table, Julie n’avait cessé d’observer l’attitude réservée de sa mère, guettant ses moindre mouvements avec appréhension. Vaine inquiétude. Que pouvait donc convoiter Viva chez elle ?
Pourtant, Julie se souviendrait longtemps de l’incident qui survint au café - incident en apparence mineur - et de cette expression de peur animale qui traversa le visage maternel, oh, de façon si imperceptible pour un étranger, mais qui lui laissa une sensation de malaise et l’obséda pour le restant de la soirée. Hugo venait d’apporter le plateau chargé de tasses, quand Isabelle avait poussé un cri, faisant régner le silence sur l’assistance.
— Qu’est-ce qu’il y a, Isa ? avait sursauté Miguel.
— Il... Il a bougé !
Miguel avait eu ce sourire propriétaire, béat.
— C’est fou... Quelle... violence, s’était étonnée Isabelle.
Spontanément, elle avait eu ce geste à l’intention de Viva. Elle avait saisi sa main et imposée celle-ci sur son ventre.
Fort heureusement, ce qui passa, l’espace d’un éclair dans les pupilles de sa mère, seule Julie le perçut, compte tenu de sa position en vis-à-vis. Ce fut un mélange de terreur et de haine contenue. Une expression terrible, qui lui fit l’effet d’un hurlement muet."

Extrait 2 :
Julie sursaute, engourdie de ce trop plein de sieste qui alourdit sa nuque et scelle encore ses paupières. Elle traverse le couloir. Un bruissement liquide lui indique que son père se trouve sous la douche. Elle s’achemine vers la cuisine comme on va au tableau réciter une leçon qu’on n’a pas apprise. Viva y déjeune encore. D’un mouvement lent, elle tourne un sachet de thé dans son bol. Julie s’arrête sur le seuil. Cette inclinaison de la tête, cet œil enfui on ne sait où... ça n’a duré que l’ombre d’une seconde. Mais Julie l’a vu. Ce visage perdu. Elle se souvient d’une visite dans cet hospice et de ces vieillards qu’elle avait surpris, dans cette attitude d’abandon, le menton affaissé, la bouche tétant le néant, le front tendu vers un téléviseur qui diffusait une bouillie de dessins animés pour premier âge. Les aides-soignants circulaient, vaquaient à leurs tâches, indifférents à l’incongruité de la situation. Personne ne semblait se soucier de changer de chaîne. Bon sang, s’était-elle indignée, quelqu’un va bien se décider à couper le sifflet à ce poste débile ! Que devaient penser tous ces petits vieux en cet instant ? Mais, prisonniers d’un corps déliquescent, avaient-ils seulement conscience de leur apathie ? Julie avait ressenti comme un outrage ce programme qu’on avait laissé, par paresse ou par une cynique négligence. Cette impuissance, cette insupportable vacuité de regard, c’est ce que Julie a perçu, sur le visage de sa mère, le temps d’un flash infime, d’une courte éclipse des sens. Ça lui a fait mal. Puis Viva s’est reprise sur le champ, elle a revêtu son masque habituel. Elle a repris ce port légèrement altier et pincé les lèvres. Pourtant, à bien l’observer, il subsiste cette invisible faille à la commissure de ses yeux. Dans un geste inutilement pudique, Julie tire sur son tee-shirt et s’avance vers la table. Sa mère esquisse un sourire gêné.
— ...Tu veux du thé ?
— Je préfère le lait, bredouille Julie.
C’est une question idiote. Elle n’a jamais pu absorber une goutte de thé, et Viva le sait parfaitement. Elle lancé ça comme on dit allô, pour reprendre contact. Julie donnerait une année de sa vie pour ne pas vivre ces minutes, cette scène absurde. Passer le cap des premiers mots. La réalité – et c’est ce qui l’effraie le plus – est qu’elle ne ressent rien. Ma mère est malade, ânonne-t-elle intérieurement. Ma mère vole des peluches et des chauffe-biberons au Prisunic. Jamais plus je ne l’accompagnerai dans un supermarché sans avoir de sueurs froides. Laquelle d’entre elles va mettre le pied dans le plat ? Laquelle formulera l’indicible ? Viva ne lui a jamais paru si inaccessible. Verrouillée sur son îlot du grand large. Un silence s’installe. Julie sent que des flots de pensées envahissent et tenaillent sa mère. Elle aimerait prononcer un mot, une phrase, mais tout reste bloqué. Julie étale sa gelée de coing sur une tranche pour tâcher de dissiper le malaise qui s’accroît. Sa cuillère trifouille au fond du pot, s’attarde, va et vient sans fin sur son pain. Elle s’efforce de prolonger artificiellement le rituel de la tartine comme pour repousser le moment où l’inaction rendra ce mutisme insoutenable. Elle boit à petites gorgées. Quand elle reposera sa tasse, elle lui demandera. Si. Elle lui demandera. Maintenant ou jamais.

L’une de mes couvertures préférées. Merci Christophe...
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