chansons

vendredi 6 juillet 2012

Des vies, des villes, des visages

BALLADE POUR UNE GARDIENNE DE MUSÉE
extrait de l’album Les adieux différés, 1999

Dans un demi-mètre carré
Sous une pomme et le Figaro
Deux ou trois uniformes,
un Thermos de café
Dort sur une étagère
une vie de porte-manteau
Pour les beaux yeux de Picasso

C’est pas signé, c’est pas sous verre
Ça porte pas la mention "fragile"
Et pourtant, regardez, ce bazar de grand-mère
Où l’ennui comme un rat a élu domicile
Parle autant qu’la peinture à l’huile

C’est fou ce qu’on trouve dans un vestiaire
D’une gardienne de musée
Faudrait qu’on songe
Ce serait une idée du tonnerre
A faire payer l’entrée

Pour visiter ce vide-poches
Ces bonbons qu’on suce sans fin
Les coupures de journaux, les miettes de brioche
Les filets de patience tricotés à la main
Et ces "je partirai demain"

Et si on mettait en vitrine
Ces solutions de mots croisés
Tout ce temps fondu comme un cachet d’aspirine
Et là, juste en dessous d’un cadre fatigué
On écrirait "ne pas toucher"

C’est fou ce qu’on trouve dans un vestiaire
D’une gardienne de musée
Faudrait qu’on songe et ça serait sûrement une affaire
A faire payer l’entrée

Dans cette petite armoire sans fond
Où palpite un cœur empaillé
Si César compilait ces revues, ces chiffons
On ferait de l’art moderne un concept branché
Avec ce fatras empilé

Bien sûr elle voudrait s’en aller
Mais dehors le monde lui fait peur
Avec tous ces touristes, pas besoin de voyager
C’est la tour de Babel, ça lui donne mal au cœur
Ici on est déjà ailleurs

Elle a mis sa vie au vestiaire
Sur un cintre pour ne pas la froisser
Qui pourrait soupçonner qu’entre deux étagères
Dorment vingt-cinq années
D’une gardienne de musée ?

Paroles : Sigrid Baffert
Musique : Alain Goraguer
1999 "Les adieux différés"
© Éditions Tréma

Pour écouter un extrait, glissez une oreille ici.

Ici, la chronique de Gilles Rio pour RFI Musique.

La petite histoire :
Été 1997. Pour payer mon loyer, mes spaghettis Franprix, mes rames de papier 80g et mes cartouches d’encre, je travaille comme gardienne au musée de l’Orangerie, au jardin des Tuileries. Étrange métier que faire les cent pas dans cette magnifique tour de Babel pour touristes avides d’Impressionnistes, entre Monet, Gauguin, Marie Laurencin et Chaïm Soutine. Beaucoup de vacataires sont étudiants, mais certains gardiens travaillent entre ces murs depuis des décennies. Madame S., petit bout de femme d’1m50 à l’uniforme outremer et à la gouaille fleurie en fait partie. Mystérieuse madame S... A quoi rêve-t-elle, immobile, figure hiératique posée au milieu des meubles et des Nymphéas, la main rivée sur son talkie-walkie ?
Un jour, lors de ma pause, je descends me détendre au PC du musée au sous-sol, quand une vision digne des Mille et une nuits me fige : madame S. a laissé la porte de son double-vestiaire (privilège des anciens) béant ! Je ne peux m’empêcher d’y jeter un oeil : c’est la caverne d’Ali Baba... Là s’entassent pêle-mêle vêtements, monceaux de chaussures, revues et mots fléchés, jouets de petits-enfants, tricots en friches, paquets de gâteaux émiettés, bonbons multicolores, produits cosmétiques... un véritable musée !
Très vite, une idée s’empare de moi : pourquoi diable personne n’a-t-il jamais songé à faire visiter le vestiaire de la gardienne de musée ?
Le soir même, j’écris le refrain.
La suite et la rencontre avec Claude Lemesle, qui assura avec Gérard Melet la direction artistique de l’album "Les adieux différés", est digne d’un conte de Grimm.
Mais ceci est une autre histoire...

image de Christophe Merlin

illustration Christophe Merlin
détail couverture Pas de printemps pour maman
CHANSON POUR LES CLOCHES
paroles : Sigrid Baffert, 2009

A ceux qui vont à cloche-pied
les estropiés
moitié-moitié
les tordus les boiteux

à ceux qui marchent à côté
de leurs pompes et
de leurs idées
les rois de l’entre-deux

à ceux qui vont à cloche-oeil
tantôt bâbord
tantôt tribord
jamais bien au milieu

à ceux assis sur le seuil
de leur histoire
tapis dans l’noir
parce qu’ils ont peur du feu

à ceux qui vont à cloche-tête
ceux dont les doutes
pavent la route
les inquiets les frileux

à ceux dont le cerveau lent
tinte un peu trop
comme un grelot
les fous les oublieux

à ceux qui vont à cloche-vie
qui n’ont plus ni
faim ni envie
ni même un sauve-qui-peut

à ceux qui s’en vont tout seuls
dans le décor
parce que la mort
avait de jolis yeux

à ceux qui vont à cloche-coeur
laissés KO
sur le carreau
mais qui restent fleur bleue

à ceux qui dorment au milieu
d’un lit trop grand
tout en rêvant
d’un canapé pour deux


ALLEZ, UN VRAI P’TIT BONUS MAKING-OFF :

pour découvrir le brouillon de "Chanson pour les cloches",
cliquez sur la corbeille à papiers...

image de Jean-Michel Payet

image de Frederik Peeters

illustration Frederik Peeters
extrait de Train de nuit

MODERN MISERY
paroles : Sigrid Baffert

dans la jungle du centre ville
il a poussé des arbrisseaux
au bout des mains ont fleuri des sébiles
qui s’agitent comme des branches sous le nez des badauds

les Petits Poucets égarés
n’ont plus un caillou dans la poche
à la bourse les ogres affamés
ont mangé toutes les brioches

c’est fini les bons vieux clodos
et les cheminots du goulot
c’est fini les papis-moineaux
sur le trottoir y’a du nouveau
la misère s’est modernisée
tous les âges et tous les métiers

qu’étiez-vous bohémiens des villes
semelles de vent ventre chantant
les nuits de veille engourdis sur un banc
avant d’avoir dans la tourmente perdu le fil ?

vous voilà mécano sans train
vous voilà boulangère sans pain
l’usine a vendu ses machines
il paraît qu’elles roulent mieux en Chine

c’est fini les bons vieux clodos
et les cheminots du goulot
c’est fini les papis-moineaux
sur le trottoir y’a du nouveau
la misère s’est modernisée
tous les âges et tous les métiers

devant la porte du Super U
elle porte ses gosses endormis
j’suis en fin d’droits, y’a mon homme qu’est parti
on m’a jetée dehors, vingt mois qu’suis au chômdu

mais la misère et la vérole
ça ne fait pas de belles photos
ça salit un peu l’auréole
des braves gens sous leur chapeaux

c’est fini les bons vieux clodos
et les cheminots du goulot
c’est fini les papis-moineaux
sur le trottoir y’a du nouveau
la misère s’est modernisée
tous les âges et tous les métiers

image de Julien Rosa

illustration Julien Rosa
extrait de Hôtel de la terre
MARCHANDS DE FUTUR
paroles : Sigrid Baffert
musique : Florence Baffert 1993

les années de grandes crise
thésaurisent les fées
à grands coups de devises
dans le marc de café
les paumés du conseil
courent chez madam’ Soleil
et retrouvent le chemin
dans les lignes de la main

en deux trois tours de cartes
ils rêvent déjà Byzance
d’un somptueux appart’
d’un amour en Provence
et ils repartent heureux
une amulette au cou
en laissant derrière eux
leur salaire au gourou

dans les vapeurs dorées
des usines du destin
se consument les billets
pour quelques baratins
la fortune des étoiles
et la bonne aventure
dans la boule de cristal
des marchands de futur

bien sûr Nostradamus
c’est plus facile à croire
que tous ces bons Négus
agrippés au pouvoir
projets et prophéties
c’est la même utopie
on parle on hypnotise
et on compte les roupies

si la science baisse les bras
sans l’ombre d’un sursis
il reste le baccara
de la chiromancie
lorsque sonne la sentence
des as du stéthoscope
on court la dernière chance
dans un bon horoscope

dans les parfums d’encens
des stars de la voyance
les lendemains chantant
se payent par avance
la fortune des étoiles
et la bonne aventure
dans la boule de cristal
des marchands de futur


image de Julien Rosa

illustration Julien Rosa
extrait de Hôtel de la terre
QUAND LES TARTINES TOMBENT COTE BEURRE
paroles : Sigrid Baffert 1996
musique : Florence Baffert

ici c’est entre chien et loup
que les visages se détendent
que les mains se délient, gourmandes
caresses pour oublier les coups

c’est sûr qu’on est moins à l’étroit
dans notr’ deux pièces vue sur les toits
depuis qu’le mobilier farceur
est allé s’ennuyer ailleurs

quand les tartines tombent côté beurre
que les huissiers déménageurs
au printemps comme les hirondelles
reviennent emporter la vaisselle

côté salon c’est Waterloo
même le chat nous tourne le dos
pas l’habitude de tant d’espace
sa voix résonne et ça l’agace

dans la cuisine un peu trop nue
le papier peint a l’air défait
qu’on voit ses taches de graisse fondue
que le frigo dissimulait

quand y’a plus d’beurre sur nos tartines
on le dessine on l’imagine
un peu d’Astra de margarine
un peu d’pommade où ça chagrine

c’est pas parce que les meubles s’exilent
qu’on file nos nuits au lexomil
on pique-nique sur la moquette
en riant de la bonne franquette

sur la télé une peu surprise
assis en tailleur t’improvises
encore deux trois dièses ou bémols
avant que le piano s’envole

quand les tartines tombent côté beurre
que les huissiers déménageurs
au printemps comme les hirondelles

*ASPIRINE EN RÉ MAJEUR
paroles : Sigrid Baffert
musique : Bruno Sabathé
arrangements : Jean-Claude Givone

ôter la chemise d’ennui
des lendemains de troubles fêtes
les moutons sous nos lits
les cailloux les arêtes
qui encombrent nos têtes

nouveaux greniers du vague à l’âme
das nos parkings dans nos vestiaires
on rêve d’un petit courant d’air

juste avec un collier de gammes
quelques notes en boucles d’oreilles
une mélodie
c’est une bouteille à la mer

une aspirine en ré majeur
pour rendre nos coeurs
conducteurs

gratter un peu le vert de gris
qui mange lent’ment nos girouettes
et comme une pluie de riz
sur les mariées en fête
lancer à l’aveuglette

un vieux refrain en Polygram
ou siffloter un petit air
histoire d’sucrer un peu l’amer

n’hésitez pas, messieurs mesdames
goûtez ce sirop de soleil
une fugue dans le sommeil de l’hiver

une aspirine en ré majeur
pour rendre nos coeurs
conducteurs

d’un coup de balai dans la nuit
au grand bal des sorciers poètes
chasser les chauves-souris
d’une chanson à tue-tête
allez allez, trompette !

apprentis chirurgiens de l’âme
poseurs d’arpèges en somnifères
contre nos temps dans nos artères

mettez en musique nos drames
laissez fondre au fond de mon verre
un cachet rose de nos grands-mères
une cuillère

une aspirine en ré majeur
pour rendre mon coeur
conducteur

in Texte à chanter 98
© Le Cabaret Studio

* couverture de la traduction coréenne C’est toujours mieux là-bas

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