extraits du journal
d’une globe-tr’auteur :
Les Incos 2004-2005

mercredi 8 décembre 2010

En 2004, mon roman Avec des si on mettrait Chicago dans une canette de Coca
a été sélectionné par le Prix des Incorruptibles.
L’occasion de rencontrer une foultitude de jeunes lecteurs aux six coins de l’Hexagone.

Un étrange itinéraire, de décembre à juin
Une pléiade de CDI, bibliothèques, médiathèques, je révise ma géographie :

Lésigny… Argentan… Aulnay-sous-bois… Brunoy…Vittel… Charmes…
Val de Reuil… Montreuil…Gallardon… Savigny-le-Temple… Grenoble…
Bois d’Arcy… Bar-le-Duc… Pas-en-Artois… Lassay-les-Châteaux…
Paris… Pontchâteau… La Roche-sur-Yon… Cachan... Saint Quentin…
Beauvais… Pierre-Bénite… Oullins… Villiers-Saint-Paul…

des kilomètres en train,
et parfois comme dirait Prévert « à pied à cheval en voiture ou en bateau à voile »
une forêt de visages de sourires
12978 questions posées
des sandwiches, des repas cantines, des goûters, des gueuletons, des festins
132,7 litres de jus d’orange, thé, café, vin rouge…
1,2 litres d’encre pour les dédicaces
1 boîte de céréales en guise de « boîte à questions », 3 bulletins à gratter
8 boîtes de chocolat, 4 tablettes, 17 œufs de Pâques,
6 paquets de bonbons, caramels, bêtises, réglisses,
trois pots de pâté à la bière, rillettes et confit offerts… et dévorés !
des centaines de textes, petits mots écrits par les enfants, des dessins, des portraits…
324 messages, une demi douzaine de lettres
15,7 heures de téléphone hors forfait
11 poissons d’avril accrochés dans le dos
1 rose rouge
1 bisou volé

Banlieue parisienne, fin novembre

Une petite commune de Seine et Marne, qui subit une étrange micro-climat ce jour-là.
Avec des si, on a mis la ville dans une bouteille de brouillard. Evidemment, la ligne du RER A que je dois emprunter est perturbée. Je prends une demi-heure d’avance pour être tranquille, une pizza sur le pouce pour calmer mon estomac, mon téléphone pour prévenir que j’ai dû me tromper de sortie.
La documentaliste du collège est venue m’accueillir.

13h30 Une horde d’ados se pressent autour de la porte du CDI. « La moitié des élèves sont demi-pensionnaires. Ils ont pris l’habitude que j’ouvre entre midi et deux parce que je ne prends pas de pause-déjeuner, mais maintenant, c’est presque un dû… me confie la documentaliste. Comment voulez-vous tenir un CDI seule ? ».
Nous jouons aux légos avec les tables, j’installe mes livres, je déambule comme un chat investit une maison inconnue.

14h00, la première classe de 6ème arrive, s’installe bruyamment.
Et c’est parti pour le marathon-questions.
— Pourquoi vous êtes devenue écrivain ?
— Euh… ben, parce que j’suis meilleure à l’écrit qu’à l’oral.

Une médiathèque dans l’Orne, mi-décembre

Lors des rencontres, je lis toujours quelques extraits de mes romans.
— Vous avez une préférence ? je demande.
— La scène de l’aéroport ! lance une voix.
— Celle du cours d’anglais ! glisse une autre.
— Ah, oui, oui, le cours d’anglais…
Facétieux, les mômes.
Veulent savoir si mon accent british est fluent, ou bien s’il frise le patois auvergnat.
— Moi, je préfère le passage de l’annonce du crash !
J’hésite entre plouf plouf et la courte paille. J’opte bêtement pour la majorité et j’entame le chapitre du cours d’anglais.
Décidée à ne pas me ridiculiser, je tente de la jouer Lauren Baccal en V.O et je commence : « Fill in the the blank and imagine the end of the story… »
Sourires amusés dans l’assistance.
Comme il reste encore un petit moment, je me lance dans un second extrait.
Voilà qu’une voix familière s’élève :
— Et moi, je peux lire ?
— Avec plaisir, dis-je, surprise, à la petite brune aux yeux pétillants.
— Je m’appelle Magali.
— Eh bien, Magali, quel extrait veux-tu lire ?
— La scène de l’aéroport ! clame-t-elle, avant d’entamer illico la lecture.
La voilà partie, investissant totalement le texte, sous mon regard médusé. Elle semble connaître chaque mot, chaque virgule, chaque silence. Elle joue, elle vit, nous transporte à Roissy au pied des affichages digitaux, devant un monceau de valises.
Silence admiratif de ses camarades.
Mais déjà, la bibliothécaire me fait un signe discret en direction de la pendule.
Le temps de la rencontre est presque écoulé, on entend les murmures étouffés de la classe suivante derrière la cloison. Magali est lancée, transformée, éclairée par un sourire jubilatoire. Je n’ai pas le courage de l’interrompre. Les phrases défilent, il reste encore la moitié du chapitre.
La bibliothécaire s’impatiente. La classe frémit, on entend un rire étouffé.
Magali ne cille pas, poursuit sa lecture, imperturbable.
Elle est en train de m’offrir un cadeau magnifique.
A travers sa voix, tous mes personnages sont là, devant mes yeux, de chair et d’os. Sacha, implorant l’hôtesse d’accueil, Moon et ses galettes bretonnes, le père exaspéré, la foule colorée des voyageurs pressés. La bibliothèque est devenue hall d’aéroport.
Frémissement mi-fier mi-gêné de la prof de français. La bibliothécaire se lève, décidée cette fois à prendre elle-même les choses en mains. Je me résous à intervenir, à regret :
— Magali, dis-je, je suis désolée de devoir arrêter ta lecture… c’est un régal… merci… mais l’autre classe attend et…
Je me sens nulle.
Magali acquiesce, compréhensive. Puis reprend aussitôt sa lecture, sous nos regards, stupéfaits.
Haussement d’épaules impuissant de la bibliothécaire.
Je réprime un sourire admiratif.
Vas-y, Magali, va au bout. L’autre classe attendra que la magie ait fini d’opérer…
Merci, jeune fille.

Les Vosges, fin février, par « moins vintte ».

Je demande toujours que les enfants me donnent leur prénom lorsqu’ils me posent une question. C’est plus chaleureux, moins anonyme… et puis ça me permet de collecter des prénoms originaux pour mes personnages. Parfois, en une classe, on fait le tour du monde simplement en faisant l’appel. La liste s’égrène comme un long poème.
Ce matin-là, les élèves entrent dans le CDI comme sur une scène de théâtre, la présentation est solennelle. Un élève se met en retrait et me nomme tous les prénoms de ses camarades au fur et à mesure de leur entrée. Il n’y a pas que moi qui suis en scène, eux aussi font partie du spectacle. Je ne l’oublie jamais.

La Meuse, 1er avril

Ça n’a pas loupé.
Au moment des dédicaces, je sens des accolades, à plusieurs reprises. Le compte est bon. J’ai une douzaine de poissons qui rigolent dans mon dos. J’ai l’air d’un général qui a accroché ses médailles sans devant derrière. Je finis par les décrocher.
Certains poissons me disent « bon retour »… Une belle pêche !

Pas-de-Calais, sous un soleil printanier

Ce jour-là, la rencontre a lieu en début d’après-midi, mon TGV est en retard, je n’ai pas eu le temps de manger avant de venir. Prévenue du contretemps, la documentaliste très sympathique, m’accueille avec une glacière, dans laquelle m’attend un sandwich, une pomme, un yaourt… et « du chocolat, pour donner des forces ».
Au CDI, l’accueil est magnifique. Je croule sous les cadeaux.
Pour pimenter l’échange, on me tend une énorme boîte de céréales Kenoggs (comme dans mon roman qui traite du hasard) : les questions ont été inscrites sur des petits avions en papier, mêlées à du pelaspan, des œufs de Pâques et des bulletins à gratter. Le CDI est décoré de nombreuses affiches dessinées par les enfants, qui rivalisent d’imagination.
Je repars avec un livre magique, écrit par les enfants.
Des textes, des poèmes, des articles, des commentaires…
Dis, Père Noël, s’il te plaît, tu m’en glisseras encore des rencontres comme ça, dans mes souliers, hein ?

Paris, Clichy, un mercredi, sous la pluie, youpi

Ma première classe parisienne.
C’est étrange, mais c’est ainsi.
Quand j’habitais Grenoble, on me faisait venir dans le Morbihan ou en Moselle, Orléans, jamais à Grenoble. Depuis que je réside à Paris, on m’invite à La Rochelle, Marseille, Strasbourg… ou à Grenoble… Allez comprendre.
Alors, une première classe dans ma propre ville de résidence, ça se fête.
Vient le moment de la question sur le titre du livre : Pourquoi « avec des si on mettrait Chicago dans une canette de Coca » ?
— Parce que c’est une formule magique, dis-je. Une phrase extraordinaire, qui permets de tout rembobiner. Une phrase qui parle à la fois du passé et du futur : ce qu’on aurait aimé faire et ce qu’on aimerait faire. Entre le regret et le souhait. Avec des si… on l’a tous prononcée au moins une fois dans notre vie non ?
Silence sceptique. Je les contemple.
— Et vous, quels seraient vos « si » ? je demande. Si vous pouviez changer quelque chose dans votre vie ?
Silence.
— Ne me dites pas que vous n’avez pas de rêves !
Un enfant lève le doigt.
— Avec des si, je tuerais Charlemagne.
Hum. Classique.
— Ouais, renchérit un autre, comme ça, on n’aurait plus d’école !
Sourire blasé du professeur de français.
— Faudrait tuer aussi Jules Ferry, alors.
— Moi, avec des si, je serais millionnaire.
— Moi, je m’achèterais une BMW.
Je fais la moue. Je suis déçue.
— Ce sont ça, vos rêves ?
— Avec des si, y’aurait la paix dans le monde, lance une fillette, qui veut me faire plaisir.
— Avec des si, mes parents seraient encore ensemble, murmure un petit roux.
...

En Mayenne

Pour une fois, ce ne sont pas des classes entières, mais trois petits groupes d’à peine une dizaine de volontaires.
Une rencontre en petit comité, c’est agréable…
Mais qui dit plus intime, dit plus intimidés.
Intimidés ?
Hum… Il y a des exceptions !
Voilà dix minutes que je réponds aux premières questions, quand j’aperçois une jeune fille qui dessine sur un carnet, sous mon nez. S’ennuierait-elle ? Je ne dis rien. J’observe juste du coin de l’œil. J’apprends par la suite qu’elle a lu plusieurs de mes livres, pas seulement la sélection. Elle me confie même qu’elle a relu « Au cœur de la course » de nombreuses fois. Bon, alors, pourquoi ne cesse-t-elle de dessiner pendant que je parle ? Serait-elle déçue ?
Au moment de la dédicace, elle me tend sa feuille :
— Vous bougez drôlement quand vous parlez, pas facile de faire votre portrait, me glisse-t-elle, malicieuse.

Xavier, un petit blond de 6ème, fait partie du dernier groupe de la journée. Très vite, il laisse tomber sa feuille et se lance dans les questions improvisées. Improvisées… et personnelles.
— Etes-vous mariée ?
— Non.
— Eh bien, glisse-t-il à son voisin, alors on a une chance !

Instant de dédicace :
Toujours Xavier, en 6ème, qui a de la suite dans les idées.
J’achève une signature de plus en plus stylisée, je relève la tête et lui tend son livre, il se penche pour l’attraper et en profite pour me glisser un bisou furtif dans le cou ! Le voilà qui s’éloigne, fier comme Artaban, rouge comme le Chaperon, devant ma mine ébahie et celle de ses camarades.
C’est pour ça que j’aime les rencontres avec les enfants, c’est la plus belle des crèmes anti-rides !

Banlieue sud de Paris, un samedi

Toujours ce moment étrange de la dédicace…
Je suis en train d’écrire un mot sur l’un des livres, quand une fillette s’approche de la table s’empare fermement d’un exemplaire de « On n’arrête pas les comètes »
Je lève la tête, amusée :
— Euh… tu es sûre que tu veux celui-là ? Tu es peut-être un peu jeune…
Le livre qu’elle tient serré contre elle s’adresse à des adolescents.
La mère intervient :
— Elle le lira quand elle sera plus grande, ce n’est pas grave.
Touché, Madame…
La fillette me tend le livre, toujours sans un mot.
Je m’exécute, un peu déroutée, mais ravie.
— Tu t’appelles… ?
— Fanny.
— Eh bien Fanny, dans ce livre, il y a une petite Nina. Son grand-père, un facteur à la retraite l’emmène souvent se promener à vélo, sur son porte-bagages… Tu fais du vélo, avec tes parents ?
Elle secoue la tête.
— On n’a pas de vélo, dit la mère.
Bon. Fanny me fixe toujours, silencieuse. Elle me jauge, souriante.
— Dans l’histoire, je poursuis, Nina a six ans. Toi, tu as quel âge ? Quatre ans, cinq ans ?
Le sourire de Fanny s’obscurcit.
— Z’ai cinq ans et demi ! me lance-t-elle en me regardant comme si, après lui avoir promis des frites, je lui servais un plat de brocolis.
Je rougis, me sens ridicule.
— Tape, lui dis-je, en tendant mes deux mains.
Fanny n’a pas l’ombre d’une hésitation.
Prenant son élan, elle frappe avec fureur.
Aïe ! Mes doigts sont aussi rouges que mes joues.
Ça m’apprendra…

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