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lundi 5 octobre 2015

Christophe Honoré m’a énervée

Il n’est sans doute pas utile de revenir ad nauseam sur les articles dans lesquels Christophe Honoré a massacré deux livres jeunesse( que je ne reproduis pas ici mais qui sont consultables sur le site du "Monde"), et qui ont déjà été débattus depuis deux ou trois jours sur Facebook, mais je suis énervée, là, et j’ai envie de dire de façon plus réfléchie que dans un bref commentaire ce qui me fait bouillir.

D’abord quel intérêt y a-t-il à occuper une colonne du "Monde" pour nous dire ce que nul n’ignore, à savoir qu’en littérature jeunesse, comme en littérature tout court, en musique, au cinéma, la majorité de la production est de qualité moyenne, voire médiocre ou pire si l’on en croit Christophe Honoré, qui déclarait déjà en 2010 : "Une masse de livres idiots fait barrage entre l’enfant et la vraie littérature." Les chefs d’oeuvre sont rares, tout le monde le sait, à quoi bon enfoncer les portes ouvertes ?

A quoi bon le faire surtout en s’acharnant sur deux livres jeunesse jusque-là passés, à ma connaissance du moins, inaperçus ? Une telle entreprise de démolition ne peut se justifier, me semble-t-il, que si l’on s’en prend à une oeuvre qui connaît un gros succès public ou critique qu’on juge immérité. Prendre du temps pour expliquer qu’il y a de meilleurs films que "Twilight" ou de meilleurs albums pour enfants que "Dora l’exploratrice" peut avoir son utilité, mais en l’occurrence ne valait-il pas mieux que Christophe Honoré consacre sa tribune (c’est si rare dans la presse, une tribune consacrée aux livres jeunesse !) à parler d’oeuvres dont il pense qu’elles méritent d’être connues, si son but est de défendre une littérature jeunesse exigeante et de qualité ?

D’ailleurs, c’est quoi, pour C. Honoré, une littérature de qualité, la "vraie littérature" pour reprendre son expression ? S’il précise bien ce qu’est la "fausse" (clichés, écriture pauvre, miteuse, idées toutes faites, caricature), il reste plus fumeux quant à la "bonne" façon d’écrire pour les enfants : "pour espérer écrire pour enfants, on se (doit) en premier d’effacer l’enfant de sa tête, seule l’absence de l’enfant (peut) permettre l’écriture. Bien écrire pour enfants, ce n’est jamais s’assurer d’être compris, mais au contraire admettre que l’enfant peut se passer de nous, c’est écrire pour celui qui ne nous ­attend pas, admettre notre infériorité d’adulte seul parce que privé d’enfant".(critique du 3 septembre) On peut juger ça profond. Ou creux. C’est en tout cas asséné comme une Vérité Révélée, une formule en béton (pas "en ruines" comme celles qu’utilise la malheureuse auteure chroniquée) devant laquelle il faut s’incliner sans discussion. D’autres ont dit cependant le contraire, à savoir que pour espérer écrire pour les enfants, il faut savoir faire revivre l’enfant en soi. Ah.

Les clichés agacent beaucoup Christophe Honoré, il a raison, c’est un travers qui nous guette tous. Lui-même devrait s’en méfier quand il évoque "cet enfant dans l’océan" (oui, c’est joli, cette image de la liberté, mais pas follement original) en l’opposant à "sa mamie" (pas son grand-père, vous noterez, "sa mamie") qui évidemment ne pense qu’à faire respecter l’heure du goûter, à s’énerver de la liberté de l’enfant et à lui offrir des livres "jolis". Je vous parie qu’elle lui achète des "Martine" au supermarché.

Bref, je ne suis pas sure que la double nomination de Christophe Honoré comme critique au "Monde" et président du salon de Montreuil soit une bonne nouvelle. Mais nous, les auteurs jeunesse, nous en remettrons. L’absence de reconnaissance de la part des médias et la condescendance avec laquelle nous sommes souvent traités en tant que créateurs ont aussi eu des conséquences bénéfiques : chez nous, peu d’ego surdimensionnés et la solidarité plutôt que la rivalité. La reconnaissance de notre travail, nous la trouvons ailleurs  : dans nos chiffres de vente, souvent bien plus conséquents qu’en littérature générale, dans les liens de confiance que nous parvenons à nouer avec certains éditeurs, dans les commentaires des libraires, bibliothécaires, parents ou enseignants qui mettent nos livres dans les mains des enfants, et bien sûr, plus que tout, dans ces phrases qui, au détour d’un salon ou d’une rencontre en classe nous sont lancées par de jeunes lecteurs au regard sérieux : "c’est le premier livre que je lis tout seul, et ça m’a plu", "D’habitude j’aime pas trop lire, mais votre livre il est trop bien", ou même, mais oui : "Ce livre a changé ma vie". Alors nous allons continuer à écrire nos histoires, avec le plus ou moins grand talent dont nous sommes pourvus les uns ou les autres, mais avec le souci largement partagé, je le crois, de la sincérité et de la qualité.

La réponse claire et digne d’Alice Brière-Haquet, l’une des deux auteurs visées, à lire ici : http://le-wonderblog.blogspot.fr/20... :

Une autre réaction à lire ici : http://www.lavie.fr/blog/pierre-mic...

Et pour finir sur une note plus légère, la riposte chantée du blog de Clémentine Beauvais ici http://clementinebleue.blogspot.co....

3 Messages de forum

  • Christophe Honoré m’a énervée 5 octobre 2015 23:36, par Cécile

    Ça va mieux en le lisant !
    Merci ! (Pour les auteurs concernés par les articles, mais aussi pour tous ceux qui écrivent "pour la jeunesse")
    (C’est très pénible, d’ailleurs, ces constantes perpendiculaires adultes/enfants...) (Quand on écrit, c’est pour le lecteur, non ?)
    (Et il y en a beaucoup, des adultes qui lisent les livres de leurs enfants et qui les aiment ! Il suffit de voir la lumière dans leurs yeux quand ils nous en parlent sur les salons !)
    (J’arrête les parenthèses !)

  • Christophe Honoré m’a énervée 6 octobre 2015 09:25, par florence

    Je suis d’accord quand vous évoquez qu’il est sans doute inutile de descendre ces livres ou albums dans une colonne du Monde des livres (j’ai en effet lu cet article et me suis demandée aussi si c’était nécessaire). Lorsque Chevillard critique négativement un bouquin, lui, il le fait avec brio et jubilation, c’est un plaisir à part entière de le lire, mais là....bof
    En revanche en revanche, n’enlevez pas à Christophe Honoré son très grand talent d’auteur pour la jeunesse. Mes enfants (et moi-même) se sont délectés de Tout contre Léo et Mon coeur Bouleversé. Et J’élève ma poupée est un petit bijoux que ma fille relit sans cesse.

    • Christophe Honoré m’a énervée 6 octobre 2015 10:10, par Pascale Maret

      je ne vois pas à quel moment je discute dans cet article le talent de Christophe Honoré, ni comme auteur jeunesse, ni comme réalisateur.

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